Gilets jaunes : La République En Marche doit à revenir à ses inspirations premières

Comme tous ceux qui, venant de la gauche, ont appelé à voter pour Emmanuel Macron en 2017, j’ai été bousculé dans mes convictions par la force inattendue des événements qui ont eu lieu ces dernières semaines. Comment ne pas l’être dans une telle unanimité médiatique ambiante (« il est totalement déconnecté » ; « supprimer l’ISF a été le péché originel », etc.), et devant le spectacle peu rassurant d’un pouvoir improvisant ses réponses au gré des journées d’action?

Or il est un peu réducteur, et bien trop tôt, pour voir dans la révolte des Gilets Jaunes confirmation du jugement précoce formulé par le brillant politiste britannique Chris Bickerton, qui écrivait en septembre 2017 dans le New York Times que Macron est voué au même échec que ses prédécesseurs (raison principale invoquée : son programme ne fait rien pour corriger les inégalités et verse une fois de plus dans l’illusion d’une rédemption française par l’Europe). Vu le rejet du pouvoir en place et le degré de haine que suscite le Président de la République, il serait ridicule de prétendre qu’il n’y a pas eu d’erreurs. Mais les intuitions et les analyses qui ont nourri la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 conservent toute leur pertinence. Y revenir est la meilleure garantie de sortir par le haut de cet épisode, non seulement pour le pouvoir en place, mais pour le pays.

On en distinguera deux inspirations principales, qui infusaient dans le programme d’Emmanuel Macron: la nécessité de restaurer la confiance dans la démocratie représentative, et le besoin de soutenir tous ceux qui se sentent entravés dans leur quotidien.

Restaurer la confiance démocratique

Concernant la démocratie, le diagnostic d’une défiance des Français envers les élites politiques et administratives n’était pas nouveau en 2017, ni d’ailleurs exclusivement français. En proposant une offre radicalement nouvelle, mais non populiste, notamment par sa défense du pluralisme et son refus de viser les bouc-émissaires traditionnels de la gauches et de la droite (l’Europe, les riches, les immigrés…) , Emmanuel Macron est parvenu à capter en 2017 une partie de cette colère « dégagiste » et « prafiste » (selon l’acronyme proposé par Brice Teinturier pour désigner les citoyens qui n’en ont « plus rien à faire, plus rien à foutre »).

Le début du quinquennat a été marqué par le renouvellement de 75% de l’Assemblée nationale, et par l’adoption des lois pour la confiance dans la vie politique. Ces lois ont mis en place d’importants garde-fous en matière de conflits d’intérêt, de dépenses des parlementaires, et de financement des partis politiques. Début 2018, le gouvernement s’est attelé à la réforme des institutions qui, si elle est adoptée en 2019, réduira le nombre de parlementaires, instaurera une dose de proportionnelle, limitera à trois le nombre de mandats parlementaires et exécutifs locaux successifs, ou encore donnera un coup de jeune au Conseil économique et social (CESE).

Si ce train de mesures va globalement dans le bon sens — et, est-il nécessaire de le rappeler, va bien plus loin que ce qu’aucun gouvernement n’a fait ces trente dernières années — il ne suffira pas à réconcilier les Français et leur démocratie. Les Gilets Jaunes ont mis en lumière une soif de démocratie directe, sans doute parce qu’ils estiment qu’on « ne peut plus rien attendre » des institutions censées les représenter. La majorité en place va devoir faire preuve d’esprit d’innovation dans le domaine de la pratique démocratique, et pas uniquement le temps d’une « consultation » ou du « grand débat ».

Il y a à cet égard des choses à faire et à ne pas faire. Les Consultations citoyennes sur l’Europe, annoncées en fanfare lors du discours de la Sorbonne et qui se sont tenus entre avril et octobre 2018, ont largement confirmé les craintes d’un exercice de communication cantonné aux citoyens les plus experts et les plus mobilisés. En revanche, le Comité citoyen qui a délibéré pendant huit journées dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique, et qui était composé de 22 Français tirés au sort et représentatifs de la diversité sociale, géographique et générationnelle, aurait mérité davantage d’attention médiatique.

Il est particulièrement encourageant de lire que le gouvernement envisage la mise en place d’assemblées citoyennes régionales dans le cadre du « grand débat national ». Mais il faudra aller plus loin pour systématiser et institutionaliser ce type de pratiques. Dans le cadre de la révision constitutionnelle, on pourrait par exemple transformer le CESE une Assemblée sociale, comme le propose Dominique Rousseau. Cela supposerait de tirer au sort 50% de ses membres tous les ans ou tous les deux ans. Cette assemblée pourrait être chargée d’examiner les pétitions citoyennes, et de proposer au gouvernement plusieurs options pour y donner suite : projet de loi, démarche européenne, mesures spécifiques, organisation d’un référendum, etc.

On ne tirera cependant pas profit de ces nouveaux dispositifs sans le développement d’une culture de la délibération démocratique, qui fait cruellement défaut en France. Les appels à décapiter l’exécutif, les dégradations de biens privés et de bâtiments publics, les attaques physiques envers les élus, la police et les fonctionnaires, ne montrent pas seulement que les canaux traditionnels d’expression démocratique ont débordé. Ils signalent une perte de repères, une accoutumance et une tolérance à la violence qui, dans une démocratie en bonne santé, devrait susciter l’indignation et une réponse ferme, pas seulement du pouvoir, mais du peuple dans son ensemble. Or c’est à une forme de passivité complice, voire d’encouragement, que nous avons assisté ces dernières semaines.

Le message qui reste est qu’en France, la violence politique est légitime et qu’elle paie. Indépendamment de toutes les raisons justifiant la colère et les blocages de ronds-points, il est impératif de débattre également de ce fait majeur, qui mine la cohésion sociale et la confiance dans ses institutions. Les oppositions républicaine et socialiste se grandiraient en faisant, sur ce point, front commun avec la République En Marche. En effet, apprendre à mieux gérer les émotions et les conflits politiques est impératif si la France veut espérer préserver sa démocratie (voir ma récente revue du dernier essai de Martha Nussbaum à ce sujet). Les élites ont évidemment une grande part de responsabilité, quand elles se réfugient dans le confort du statut, de l’habitude, en un mot du conformisme — relire L’Etrange défaite de Marc Bloch — plutôt que d’imaginer de nouvelles formes d’interaction et de délibération. Mieux mettre en scène la conflictualité et enrichir l’élaboration des décisions est devenu urgent.

Soutenir ceux qui sont entravés

Sur le fond du sujet qui a déclenché la mobilisation des Gilets Jaunes, beaucoup a déjà été écrit, le diagnostic est solidement établi. On résumera grossièrement en disant que les Gilets Jaunes sont la révolte d’une France périurbaine et rurale qui travaille, mais vit dans l’angoisse des fins de mois, la peur du déclassement, la menace de ne plus à vivre selon ce qu’elle estime être les standards modernes, notamment le confort à la maison, une mobilité non-entravée, la solidarité avec les proches, les voyages. On lui fait de beaux discours depuis 30 ans (la « fracture sociale », la « France d’en bas »…) mais le sentiment d’insécurité existentielle, du « plus rien à perdre » est profondément ancré. Les gens ont l’impression qu’on les a vendus, et qu’on a vendu la France, pour faire la fortune des plus riches, des immigrés et des travailleurs détachés.

L’augmentation des prix du carburants, le sentiment d’injustice devant l’ardoise écologique, n’a donc été que la goutte d’eau d’une explosion qui couvait. La colère et la demande de protection s’exprimait régulièrement par l’abstention, ou par le vote Front National. Or cette expression a longtemps été stérilisée par le scrutin majoritaire à la française. Elle s’est certes fait entendre de manière spectaculaire en 2005 en rejetant le Traité constitutionnel européen, mais elle a eu le sentiment, non sans raison, qu’on foulait son vote aux pieds.

Emmanuel Macron parlait à cette France pendant la campagne et avait en partie le bon diagnostic. Son discours ne visait pas en priorité, comme c’est traditionnellement le cas pour le Parti socialiste, les catégories en situation d’exclusion et de discrimination, comme la grande pauvreté et les immigrés. Macron s’adressait à ceux qui souffraient d’être entravés par les taxes et les complications, et qui avaient besoin qu’on leur mette le pied à l’étrier. Symbole précoce de cette philosophie, les « cars Macron » ont trouvé leur public.

Les propositions que contenaient le programme du candidat Macron, comme le remboursement des prothèses dentaires, la suppression de la taxe d’habitation, ne sont pas franchement des cadeaux aux plus riches. Ce ne sont d’ailleurs pas des idées tombées du ciel. Elles apparaissaient en bonne place parmi les frustrations exprimées dans le diagnostic établi lors de la Grande Marche de l’automne 2016.

Il est consensuel aujourd’hui de dire que l’erreur a été le calendrier de mise en œuvre, à savoir la priorité donnée aux mesures de libération à destination des investisseurs et des employeurs — ISF, « flat tax » sur les revenus du capital, réforme du marché du travail — avant que soient introduites les mesures sociales. Ce choix n’était pas totalement irrationnel au vu des contraintes budgétaires et devant l’impératif d’améliorer rapidement le climat des affaires en France — ce qui s’est effectivement produit. Le Président de la République a pris acte des dégâts politiques de cette approche en proposant d’accélérer l’augmentation des bas salaires (par l’intermédiaire de la prime pour l’emploi).

Il n’en reste pas moins que la crise des Gilets Jaunes dénote a une faiblesse de conception dans la politique gouvernementale. Une addition de mesurettes de pouvoir d’achat décidées à Bercy ne constituent pas une grande politique de reconstruction du contrat fiscal et social. Elle comporte des effets pervers : comme le note justement Nicolas Colin, on subventionne depuis très longtemps les bas salaires, et ce n’est pas sans lien avec le sous-investissement des entreprises françaises dans la formation de leurs salariés les moins qualifiés. Surtout, on donne d’un côté pour mieux reprendre de l’autre : augmentation des tarifs de l’énergie, des forfaits internet, des assurances, etc. Martin Hirsh l’écrivait en 2013, c’est devenu cher d’être pauvre.

Il faut donc sans doute inventer de nouvelles protections, plus simples, plus automatiques, des revenus modestes. Aux règles budgétaires qui nous protègent d’une dette onéreuse et dangereuse, doivent correspondre des règles de protection des revenus modestes. A minima, tout projet d’impôt devrait être évalué à l’aune de son impact sur le pouvoir d’achat. Pour aller plus loin, on pourrait expérimenter le revenu universel sous forme d’impôt négatif proposé par Génération Libre, ou encore la prime de transition écologique (qui pourrait inclure le numérique, sur la base des revenus de la nouvelle « taxe GAFA ») proposée par Terra Nova. Les deux dispositifs bénéficieraient automatiquement aux ménages vivant en-dessous du revenu médian.

Les gouvernements précédents ont certes entamé le chantier. Il y a, outre le soutien aux bas salaires, l’accompagnement individualisé des demandeurs d’emploi, les nouveaux droits à la formation, le compte personnel d’activité… Mais le toilettage incessant des aides et de la fiscalité ces trente dernières années laisse dominer un sentiment de confusion, et se traduit par un manque d’efficacité de la dépense publique. Le pays où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés d’Europe enregistre des résultats sociaux décevants (même s’il faut reconnaitre à la redistribution française le mérite de limiter la grande pauvreté). C’est pourquoi le grand débat qui s’ouvre devra identifier à la fois des sources de simplification du côté des prestations sociales, et d’économies du côté de la dépense publique. Le problème spécifique des dépenses des collectivités doit conduire à un choix clair : soit celui de réintroduire l’Etat dans des territoires fragiles, soit de transférer plus de responsabilités aux collectivités. Les doublons et le mélange des genres actuel n’est bon ni pour la démocratie, ni pour l’efficacité de la dépense publique.

Enfin, à circonstances exceptionnelles, solidarité exceptionnelle. La révolte des Gilets Jaunes révèle sans doute une soif de justice sociale qui déborde largement les frontières françaises tant les inégalités de revenus et de patrimoine se sont accrues ces dernières décennies. Même si la situation française est sans commune mesure vu son niveau de fiscalité, la popularité d’un Corbyn au Royaume-Uni et de la gauche Bernie Sanders aux Etats-Unis reflètent cette demande de redistribution par des classes moyennes angoissées par le décrochage.

Tout l’enjeu sera donc de voir, dans les années à venir, si les plus fortunés comprennent qu’il est dans leur intérêt, aujourd’hui, de payer plus d’impôts là où ils font des affaires, afin de sauver la démocratie et l’Etat de droit. En ce sens, le gouvernement français a raison de pousser pour la taxation des profits numériques réalisés sur le sol français, et doit continuer à porter le fer au niveau européen et mondial pour une redéfinition de l’impôt sur les sociétés. La récente note de Terra Nova sur une possible réforme de l’imposition des successions ouvre un débat utile au bon moment.

En recollant à l’humeurs des Français, et en se montrant à l’offensive contre les protections injustifiées dont bénéficient certaines catégories, en France ou dans le monde, le pouvoir macroniste peut reprendre l’initiative et maintenir sa position centrale sur l’échiquier politique. Cela suppose cependant de redoubler d’attention quant aux conséquences des choix budgétaires sur les Français les plus modestes, et d’oser faire des choix iconoclastes en matière de démocratie.

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