Du bon usage de Corbyn : leçons pour la gauche française

Jeremy Corbyn a remporté une victoire éclatante, nette et sans bavure, au Parti travailliste. La page du blairisme semble définitivement tournée. La gauche de la gauche et les « frondeurs » du PS applaudissent, et il n’est pas jusqu’à certains représentants  de la gauche dite « réformiste » pour se réjouir. On a en effet pu lire un ministre du gouvernement signataire de la motion A et chargé de superviser les négociations sur le TAFTA se réjouir ouvertement sur Twitter. Pour la gauche française, tirer de cet événement historique les bons enseignements est crucial en vue de la campagne présidentielle de 2017.

Il s’agit d’abord d’éviter les conclusions hâtives.

Premièrement, sur les valeurs de gauche. Pour beaucoup, la victoire de Corbyn porte un coup mérité à la gauche de gouvernement, qui a fait passer son potentiel électoral avant la défense des idées et valeurs de gauche. Or les sociaux-démocrates et socialistes modérés n’ont jamais prétendu abandonner les idéaux et valeurs de gauche. Ils ont toujours défendu une morale combinant la justice sociale, la générosité, l’ouverture avec des valeurs de travail, d’autorité, de respect de la loi qu’ils pensent également en phase avec les préoccupations de l’électorat populaire. David Cameron a compris l’angle par lequel il attaquerait Corbyn avec beaucoup de succès: celui de la défense des travailleurs, de la « sécurité économique ». Il serait suicidaire pour la gauche d’abandonner ce terrain aux conservateurs.

Deuxièmement, sur le programme économique. Jeremy Corbyn a suscité un certain enthousiasme en évoquant la création monétaire pour financer des grands travaux et la renationalisation du rail. Force est de constater que le discours du nouveau leader du Labour fait le même effet que celui de Yanis Varoufakis: il galvanise ceux qui pensent qu’il suffit de s’attaquer à l’orthodoxie qui règne dans les ministères et à Bruxelles. Or cet élan passe à côté de ce qui fait la richesse d’une nation aujourd’hui : son capital humain, sa capacité à développer des filières compétitives, la qualité de ses institutions. Tout n’est pas qu’une question d’argent injecté, sinon la France, son déficit, son grand emprunt, son Education nationale auraient produit des merveilles depuis longtemps. Il ne faut évidemment négliger ni l’investissement public ni le soutien à la demande, mais la transition vers une économie de l’innovation et de la qualité appelle des réponses plus élaborées.

Troisièmement, sur l’Europe et la souveraineté. L’échec de Syriza à mettre en oeuvre son programme initial en Grèce conduit beaucoup de monde à remettre en cause l’union monétaire, voire l’Union européenne dans son ensemble. La gauche britannique commence à parler de  « Lexit » (Brexit from the left). Corbyn a lui-mêm
e été très dur avec l’Europe de la finance et du business, même s’il a désormais exclu de faire campagne pour la sortie du Royaume-Uni. Il n’en reste pas moins que sa victoire accrédite l’idée qu’on ne peut rien attendre de cette Europe-là, et qu’il vaut mieux en sortir. Les propos de Jacques Sapir, félicité par Michel Onfray, sur la nécessité d’une alliance entre les différents fronts, représente la version extreme de cette pensée. Il suffit pourtant d’écouter Jean-Luc Mélenchon se déclarer « indépendantiste » pour comprendre que quelque chose s’est durci à gauche. Or si l’on part du principe que, malgré tous ces défauts, cette Europe a le mérite d’exister et que rétablir davantage de souveraineté nationale est illusoire, il faut tenir bon sur l’idée d’un combat politique à mener de l’intérieur de l’UE.

Ce qui nous amène à deux leçons utiles pour tous ceux se demandent comment la gauche peut se réinventer dans un contexte aussi difficile, et sans en revenir à une forme de socialisme national-étatique.

La future gauche doit tout d’abord avoir la décence ordinaire et l’authenticité chevillée au corps. Corbyn l’a emporté dans un parti traumatisé par l’échec spectaculaire de son leader Ed Miliband aux élections de mai 2015. Or les enquêtes montrent que la personnalité et le profil de Miliband ont joué un grand rôle dans ce résultat : l’homme n’inspirait pas confiance. Son manque d’émotivité, sa communication peu spontanée (discours sans note appris par cœur…), la confusion découlant du fait qu’il ait fait partie du système Blair-Brown tout en le critiquant: tout cela contraste avec un Corbyn aux allures de Monsieur tout-le-monde, n’ayant jamais dévié de ses convictions ni cherché à polir son discours. Les leaders de gauche doivent impérativement prendre acte du dégout qu’inspire l’entre-soi des partis, le carriérisme politique, et faire la preuve de leur indépendance d’esprit et de leur caractère.

Il faut ensuite mieux articuler esprit de responsabilité et ambition de long-terme. La gauche et ses militants sont fatigués d’être sur la défensive, de devoir défendre des gouvernements qui gèrent mais n’osent pas, au nom du réalisme économique et politique. Il est difficile de défendre les très technocratiques CICE et Pacte de Responsabilité en l’absence d’une dose d’idéalisme. Par contraste, et quoiqu’on pense de sa loi, Emmanuel Macron su convaincre certains sceptiques en défendant l’idée d’une mobilité élargie aux moins favorisés. De manière générale, le défi qui attend la gauche modérée est d’identifier des combats ambitieux, gagnables sur le long terme, qui redonnent un contenu aux valeurs de justice sociale et de solidarité. Les propositions de Piketty sur l’imposition de la fortune, tout comme celles de Tony Atkinson sur l’héritage et la dotation universelle en capital sont intéressantes à cet égard. Les expérimentations du revenu de base se multiplient à travers le monde, et doivent être étudiées sérieusement, en combinaison avec le remodelage d’un système d’aide sociale devenu très complexe.

Faire bon usage de Jeremy Corbyn et du succès des gauches radicales en Europe ne doit donc pas se traduire par « un bon coup de barre à gauche ». Il revient cependant à la gauche modérée de lutter contre la caricature de technocratie et de manque d’ambition dans laquelle elle s’est laissé enfermer.

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