Voyage dans le passé ? La tentation Corbyn et la gauche européenne

Version légèrement amendée de l’article paru dans l’édition papier du Monde en date du dimanche 30 août, sous le titre “Au Labour, le phénomène Corbyn est un test pour la gauche démocratique européenne”. Jacques Munier y fait référence dans son Journal des Idées sur France Culture lundi 31 août. 

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Il n’a échappé à personne qu’un vent de révolte souffle sur la gauche depuis quelque temps. Dans la plupart des pays d’Europe occidentale, la veille garde social-démocrate est confrontée à l’émergence d’une nouvelle gauche radicale, comme si le populisme longtemps cantonné à droite avait enfin trouvé la clé du succès à gauche. La percée spectaculaire de Syriza (Grèce) et de Podemos (Espagne) pourrait laisser penser que le phénomène est limité aux pays d’Europe du Sud enfoncés dans la crise économique et sociale. Or en Allemagne, Die Linke est désormais à la tête du land de Thuringe. Au Danemark, les partis de gauche alternative ont enregistré plus de 16 % des voix aux élections législatives de juin  2015. La dernière manifestation de ce vent nouveau s’appelle Jeremy Corbyn, un parlementaire anglais de 66  ans, qui pourrait s’emparer du Parti travailliste (Labour Party) à la surprise générale.

Jeremy Corbyn à la tête du Labour, c’est un peu comme si un Jean-Luc Mélenchon n’ayant pas quitté le Parti socialiste était sur le point de s’installer rue de Solférino. Car les thèses de Corbyn ne diffèrent pas de celles du fondateur du Parti de Gauche sur les plans économique et international. Le fait est que cette vision suscite un engouement que peu auraient pensé imaginable il y a quelques années. Parmi les adhérents et sympathisants travaillistes votant actuellement – et jusqu’au 10  septembre – pour élire leur leader, beaucoup ont rejoint le parti ces derniers mois, à la suite de la défaite travailliste aux élections législatives de mai. M.  Corbyn a su capter une humeur largement partagée dans l’électorat de gauche britannique. On peut y voir deux ressorts principaux.

CorbynD’une part, l’engouement suscité par les analyses de Thomas Piketty outre-Manche témoigne de la soif d’un retour aux fondamentaux après ce qui est désormais considéré par beaucoup comme la ” parenthèse ” blairiste. De la défaite d’Ed Miliband, pourtant élu sur la base d’une critique du New Labour, beaucoup tirent la conclusion qu’il faut aller plus loin dans la rupture. D’autre part, l’image d’authenticité de M. Corbyn, qui a toujours défendu les mêmes idées en trente années de vie politique, quitte à voter cinq cents fois contre son groupe parlementaire, joue en sa faveur face à trois candidats indirectement associés aux échecs de 2010 et 2015 et perçus, à tort ou à raison, comme faisant partie du système. Or sa possible victoire soulève deux questions fondamentales pour la gauche britannique et européenne : la crédibilité de son programme et la pertinence de sa stratégie électorale.

On aurait tort de railler le programme de M. Corbyn. Un certain nombre d’économistes keynésiens et classés à gauche le défendent. Le problème est qu’il ressemble beaucoup aux recettes traditionnelles de la gauche et qu’il ne dit rien sur l’économie mondialisée d’aujourd’hui, basée sur l’innovation. Est-ce véritablement en injectant plus d’argent dans la machine, en renationalisant et en augmentant la dépense publique qu’on créera la prospérité de demain ? Au vu des pays et des régions qui réussissent, il est permis d’en douter. L’Allemagne, les pays scandinaves, le nord de l’Italie ne s’appuient pas tant sur la dépense publique que sur des stratégies d’éducation et de spécialisation de long terme, la décentralisation et la coopération entre secteurs public et privé.

M.  Corbyn semble vouloir restaurer une économie dirigiste, à l’image de ce que François Mitterrand a tenté en France entre 1981 et 1983. Une telle stratégie résisterait-elle mieux à la nervosité des investisseurs étrangers, à la détérioration de la balance commerciale, et, au final, à l’appauvrissement des Britanniques en raison de la dégradation du taux de change ? Dans une économie intégrée aux marchés européens et mondiaux, il est permis d’en douter. Il est possible que M. Corbyn pense sincèrement, comme Arnaud Montebourg, qu’il faut ” démondialiser “ l’économie, auquel cas il faudrait le dire clairement et dénoncer ouvertement l’Union européenne et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Si tel n’est pas le cas, les électeurs de gauche devraient méditer l’échec de Syriza à mettre en œuvre son programme. En appeler à un changement des règles au niveau européen et mondial est un objectif tout à fait louable, sinon l’un des combats les plus nécessaires pour la gauche aujourd’hui. Mais vendre l’illusion d’un retour aisé et rapide à une forme de souveraineté économique n’est pas honnête.

La deuxième limite de la stratégie de Jeremy Corbyn est électorale. Beaucoup de membres et sympathisants du Labour interprètent le succès du Parti national écossais, réputé plus à gauche que le Labour, comme preuve d’une demande de davantage de radicalité. Or la réalité des chiffres vient contester directement cette idée. Une récente étude (Morris) fait apparaître que 65  % des Britanniques pensent que le Labour emprunterait davantage que le pays ne peut se le permettre. 74  % des électeurs préfèrent ” des plans raisonnables pour des changements concrets “, contre 15  % souhaitant ” une grande vision pour des changements radicaux “. A défaut de changer de peuple, on peut toujours penser que le peuple a tort, et tenter de l’en convaincre. Mais alors, il faut dire clairement que le parti lutte pour des idées davantage que pour exercer la responsabilité du pouvoir.

Il y a donc beaucoup de raisons de penser que Jeremy Corbyn ne sera pas le prochain premier ministre de la Grande-Bretagne. Ou que, s’il le devient par accident, à la faveur d’une nouvelle crise financière, il rencontrera les mêmes difficultés qu’un Alexis Tsipras à mettre en œuvre son programme. Cela ne veut pas dire qu’il faille ignorer ou se gausser de son succès. A bien des égards, le phénomène Corbyn traduit la soif d’une défense plus ferme et moins ambiguë des valeurs de la gauche ((lutte contre l’inégalité, non-stigmatisation des immigrés, etc.),, ainsi qu’un désir de renouveler le corps et les pratiques politiques. De cela, le probable futur candidat Hollande devra nécessairement s’inspirer.

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