Après Charlie : par où commencer ?

Comme chacun je sors quelque peu hébété de cette semaine folle, et je prie mon dieu imaginaire pour que nous en sortions par le haut. Beaucoup d’analyses ont été publiées à chaud, en direct, identifiant avec certitude les causes du mal, ici dans l’Islam et ses représentants, là dans un arsenal juridique et sécuritaire fébrile, ailleurs dans l’auto-censure pratiquée par la presse occidentale. Netanyahou ne s’est pas embarrassé de scrupules pour dire aux Juifs de France : votre foyer est en Israël, alors que ce que sont venus rappeler des millions de personnes est précisément qu’en s’attaquant à des Juifs les tueurs se sont attaqués à la France. On a vu aussi des voix musulmanes, notamment dans les médias britanniques et sur Al Jazeera, mettre très vite en accusation le rejet quasi-officiel dont l’Islam ferait l’objet en France.

J’avoue avoir moins de certitudes que tous ces gens-là. Mon esprit a fluctué ces derniers jours, et cela va sans doute continuer. J’essaie aujourd’hui de mettre un peu d’ordre dans mes pensées, en me disant : si je ne fais pas cet effort, qui le fera ? Chacun d’entre nous peut commencer à réfléchir à froid et prendre la plume pour proposer les contours de ce que nous attendons du Président de la République, de la classe politique et des dirigeants européens ces prochaines semaines. A cette heure-ci trois sujets me viennent nettement à l’esprit :

Sécurité. Ces ignobles tueries témoignent de la présence sur notre sol de djihadistes bien entraînés, bien financés. La guerre est ici. Cela ne devrait pas nous surprendre tant on nous mettait en garder devant les centaines de « retours de Syrie ». Mais on est en droit de s’interroger si les dispositifs de détection des menaces sont suffisants. Comment les frères Kouachi et Coulibaly se sont-ils procuré leurs équipements et leurs armes ? Quels réseaux, voire quels Etats les financent ? Sans verser dans la paranoïa et légiférer à  tour de bras, il y a sans doute des améliorations à apporter, des relations politiques à revoir.

Liberté d’expression. Les morts de Charlie Hebdo nous rappellent à quel point nous devons rester inflexibles quant au principe la liberté de la presse et d’expression. S’il y a une ligne rouge qui doit nous guider, elle s’appelle « incitation à la haine » et vise des personnes, des groupes en particulier. Elle est punie par la loi. Charlie Hebdo, en se moquant des Musulmans, n’appelait en aucun cas à s’en prendre à eux. Cependant, entre le principe et l’acte concret en contexte donné, il y a une différence que nous ne saurions passer sous silence. Sur toile de fond de résurgence du conflit israélo-palestinien, de guerre en Irak, et de radicalisation islamiste tous azimuts, les dessins publiés en 2006 avaient tout pour provoquer des réactions peu contrôlables. Leurs auteurs savaient qu’ils allaient déclencher des manifestations de haine, des troubles sociaux, et qu’ils prenaient un risque personnel. Je fais partie de ceux qui trouvèrent cette démarche de mauvais gout, peu inspirée. En salle de rédaction, je n’aurais peut-être pas été Charlie dans le sens où j’aurais (sans doute) plaidé pour la non-publication. Cela ne fait pas de moi quelqu’un qui a la liberté honteuse, quelqu’un qui renonce lâchement. Mon tempérament m’incite à penser qu’on peut incarner cette liberté autrement, de manière plus subtile et moins provocatrice. Etienne Balibar le dit avec des mots très justes dans Libération ce soir, dans lesquels je me retrouve.

Prévention. Ce qui me frappe le plus dans les réactions publiées jusqu’ici est l’absence de réflexion sur ce qu’il faut faire avec ces milliers de jeunes Français grandissant dans des territoires à forte présence musulmane et exposés au risque de radicalisation. Il y a là un enjeu de socialisation majeur, notamment à l’adolescence, qu’on ne peut simplement laisser à l’école. Comment aider ces professeurs ayant dû se confronter à ces élèves récalcitrants quand il s’est agi de respecter une minute de silence ? Comment aider ces éducateurs qui tentent de retenir ceux qui sont approchés par les trafiquants, les réseaux criminels, les prédicateurs ? Une grande initiative serait sans doute nécessaire pour éloigner ces enfants loin de leur quartier et leur montrer qu’on peut vivre autrement, avec d’autres valeurs. Quelque chose comme des semaines de bénévolat obligatoire au collège et au lycée, des séjours d’échanges bien encadrés entre ghettos urbains et zones rurales, ou encore un grand programme de parrainage, ou de « coaching » républicain. Sans parler de la lutte contre les discriminations qui minent complètement la confiance que devraient avoir ces jeunes dans notre pays.

 

 

 

 

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