Leçons suisses pour la France et l’Europe?

WP_20140731_017De retour de Suisse il y a quelques semaines, j’ai eu du mal à contenir mon admiration pour un pays qui suscite généralement les sarcasmes (les citations disponibles en ligne sur la Suisse sont assez parlantes…). Certes, il y a des liens familiaux et des souvenirs de vacances qui m’y attachent. Mais je reviens aussi avec l’impression que la France et l’Europe se privent trop souvent d’apprendre de la Suisse. 

France-Suisse

Inutile d’insister sur le fait que la France souffre d’une crise de confiance collective, que les Français sont l’un des peuples les plus pessimistes du monde. Sans surprise, ce négativisme ambiant contraste fortement avec la force tranquille qui se dégage chez nos voisins. La Suisse se retrouve cette année en tête de plusieurs des indicateurs qui composent l’index « Better Life » de l’OECD, notamment le revenu net par habitant, la santé, l’emploi et le bonheur au quotidien. L’excédent commercial suisse a dépassé les 10% ces cinq dernières années, un score bien supérieur à celui de l’Allemagne, et le taux de chômage est résiduel, stagnant autour de 4%. Plus que jamais le pays fait figure de have de prospérité.

Il serait bien trop simpliste d’attribuer cette réussite au secret bancaire (qui n’est d’ailleurs plus tout à fait ce qu’il était depuis que Berne a signé la convention de l’OCDE sur l’assistance mutuelle en matière fiscale l’année dernière). Ce qui fait la fortune des banques ne profite pas forcément au plus grand nombre et n’explique pas les exportations de trains, de machines-outils, de montres, de chocolat. Il faut rappeler que la Suisse n’a pas d’accès à la mer ni de ressource naturelle majeure, et que son marché se limite à 8 millions d’habitants. Ces contraintes ont poussé depuis plusieurs siècles les 26 cantons à redoubler d’ingéniosité et à se tourner vers l’extérieur, là où l’économie française s’est construite sur un sol très fertile et disposant d’un grand marché intérieur.

Apprentissage et qualité

Mes cousins genevois insistent beaucoup sur l’apprentissage et critiquent la course à l’éducation supérieure en France. En 2011, la Suisse affichait un taux de 44 apprentis pour 1000 salariés, le plus élevé de l’OCDE (Allemagne : 39, Royaume-Uni : 20, France : 17, chiffres : OIT). La France, comme le Royaume-Uni, tentent depuis des années de faire grimper ce chiffre. Mais les mesures ciblées passent souvent à côté de l’essentiel, à savoir tarir le flot de jeunes se lançant dans des études supérieures longues (ce qui passe pas une plus forte sélection à l’entrée des universités) et impliquer les entreprises dans la vie de la cité.

Ce dernier point est plus délicat car il touche au modèle économique de chaque pays et aux mentalités qui s’y rattachent. Dans le cas suisse (et allemand), les entreprises sont solidement ancrées dans un tissu local et voient l’investissement dans la jeunesse comme la garantie de leur avenir. Il n’y a pas la volonté d’échapper à toute contrainte fiscale, pas de course au moins-disant social. Il faut dire qu’on part d’un terrain plus favorable au secteur privé : il n’y a pas de salaire minimum et la flexibilité du marché du travail est importante. Donnez-nous des marges, semblent dire les entreprises suisses, et nous assumerons pleinement notre responsabilité sociale.

L’exigence de qualité, la part de responsabilité individuelle dans la réussite collective sont d’autres ressorts culturels sur lesquels s’appuie la Suisse. C’est un cliché, mais on est frappé par la beauté des paysages et par leur entretien, notamment en zone de montagnes. Les routes et fermes d’altitudes sont partout, comme les troupeaux, les sentiers de randonnées, les clôtures. Ce tableau paisible et solide semble témoigner d’une domestication ininterrompue depuis des siècles, et du fait que les agriculteurs ont pleinement conscience de leur rôle social.

Immigration : pas de spécificité suisse

Cela fera sourire. On moque gentiment, en France, cet attelage contre nature de cantons montagneux et multilingues se tenant à l’écart des affaires du monde et notamment de l’Union Européenne. On pointe la lenteur, l’ennui, le conservatisme. On voit de la xénophobie dans les récents votes anti-minarets et anti-immigration. Par une courte majorité de 50.3% des voix (les cantons francophones et Zurich ont voté contre), les Suisses ont décidé, en février dernier, de renégocier l’accord de libre circulation signé en 2002 avec l’Union Européenne. Les autorités escomptaient 10 000 entrées par an, il y en a eu huit fois plus.

Or la volonté de l’entre-soi et la peur de l’autre ne s’arrête pas aux frontières suisses. Le débat ressemble beaucoup aux demandes de restriction formulées par l’ensemble de la classe politique au Royaume-Uni, pays non membre de l’espace Schengen (alors que la Suisse l’est jusqu’à présent). Comme je l’ai récemment écrit pour la Fondation Jean Jaurès, le solde migratoire britannique a été multiplié par cinq entre 1997 et 2004. La seule communauté polonaise est passée de 60 000 à 500 000 personnes entre 2001 et 2011. Dans ces conditions, il est légitime de poser la question d’une meilleure régulation des flux migratoires entre pays de niveau de vie différents afin d’en gérer les effets sociaux (lire à ce titre les réflexions de Paul Collier dans Exodus)

Il n’est d’ailleurs pas jusqu’à l’Allemagne qui ne prenne des mesures restreignant l’accès des travailleurs communautaires à la protection sociale dans les premiers mois de leur arrivée. Nul doute que si la France organisait des référendums sur la construction de mosquées ou l’immigration, les résultats seraient similaires. D’après Ipsos (2013) 70% des Français pensent qu’ « il y a trop d’étrangers en France » et 60% qu’on « ne se sent plus chez soi ».

Un modèle suisse pour l’Europe ?

Pour finir sur un tout autre sujet, j’ai remis la main sur une note de synthèse sur le modèle constitutionnel suisse que j’avais rédigée au début de mes études. A l’époque, l’Union européenne entamait son débat sur le Traité Constitutionnel torpillé par les référendums français et néerlandais de 2005. Je ne résiste pas à la facilité d’en retranscrire ici quelques extraits ici tant il me semble que l’analyse reste pertinente à un moment où l’Europe cherche un nouvel équilibre.

Sur la démocratie locale : « Machiavel, parmi d’autres, relève que les Suisses détestent la noblesse et les princes. Certes la Révolution française a eu des échos favorables en Suisse, en affirmant la nécessité d’une assemblée représentative. C’est pourtant le référendum qui rythme la vie politique suisse depuis plusieurs siècles. 2,5% des signatures du corps électoral suffisent à l’initiative populaire. »

Sur le modèle fédéral : « Le modèle fédéral suisse peut être comparé au modèle américain, les cantons disposant comme les Etats de l’Union, d’une grande marge de manœuvre. Le respect des traditions de chacun est érigé en principe fondamental, ce qui fait que la Suisse l’un des Etats à la fois les plus hétérogènes – quatre langues nationales, deux religions – et les plus stables d’Europe (…) Deux principes sont consacrés dans la constitution de 1874 : « l’égalité des [cantons] inégaux » et la subsidiarité. Le rôle des cantons reste primordial, en mettant parfois en œuvre des réformes qui attendent au niveau fédéral, ou en assouplissant, dans le cas contraire, la loi votée à Berne. A bien des égards, on peut comparer la situation actuelle de l’Union européenne à celle de la Suisse en 1848, lorsque la fédération prend le pas sur une confédération trop précaire (…). Le défi posé à l’Europe est de même nature : s’unir pour être plus efficace, tout en respectant la diversité. Le modèle de présidence collégiale, la souplesse du droit, la subsidiarité peuvent inspirer une Europe d’obédience fédérale qui délimite strictement les champs d’intervention de la Commission. »

La prédiction d’un « saut fédéral » pour l’Europe s’est avérée quelque peu optimiste, mais la quête d’un équilibre entre efficacité et respect des différences reste centrale dans les débats d’aujourd’hui, notamment sur l’avenir de la zone euro. The Economist consacrait d’ailleurs en juillet cet article sur le fonctionnement de l’union monétaire suisse.

De manière plus générale, la façon dont la Suisse gère son rapport à l’Union européenne, à savoir au cas-par-cas, préfigure largement ce que l’intégration européenne pourrait devenir : un réseau de coopérations à géométrie variable, qui laisse les Etats libre d’entrer et de sortir et qui ne passe pas nécessairement par Bruxelles. C’est la vision proposée par Jan Zielonka dans son dernier ouvrage Is the EU doomed ? Dans ce paysage, la zone euro ferait figure de coopération la plus aboutie, mais elle n’empiéterait pas sur d’autres domaines comme le marché intérieur, les politiques de recherche et d’innovation, la politique étrangère ou encore les accords commerciaux.

Il ne s’agit certes pas que Français et Européens fassent tout comme les Suisses, mais rien ne nous oblige à les ignorer complètement.

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